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La semaine dernière Liv-ex a publié la première partie de l’interview avec Michel Rolland œnologue et consultant basé à Bordeaux.  IIl traite de son parcours et de sa philosophie viticole. Dans la deuxième partie ci-dessous, Monsieur Rolland parle au sujet de la Place de Bordeaux et de la critique du vin. Cliquez ici pour accéder à la version anglaise.    

En regardant ce qu’il s’est passé avec les Bordeaux 2015, on constate un certain manque de consensus sur la qualité. Parmi les critiques des professionnels, nous avons reçu une note de 5 pour 112 vins différents parmi les vins de Bordeaux.

Vous savez, cela fait 40 ans que je goûte environ 3000 fois des vins nouveaux tous les ans, et je suis toujours dans le doute.

Je trouve que votre non-consensus est une bonne chose à deux niveaux. D’abord, cela prouve qu’un large panel de vins peut plaire à un large panel de dégustateurs. C’est plutôt positif. Un consensus voudrait dire qu’il y en a vraiment un de bon contre tout le reste qui est mauvais.

Sur le côté professionnel d’accord, et sur le côté critique ?

Comme moi, vous savez qu’une personne a fait le marché, même si elle ne fait que la Californie aujourd’hui : Parker. C’est le seul qui a réussi à trouver un consensus commercial derrière lui. Il avait des followers il a créé les réseaux sociaux avant tout le monde dans le vin ! Aujourd’hui, il y a des personnes que j’aime bien comme, Robert Joseph, Michel Bettane en France, Antonio Galloni aux États-Unis et Neal Martin au Royaume-Uni même si je ne le suis pas toujours. Ces gens-là goûtent avec un professionnalisme et une honnêteté que je ne mets absolument pas en doute, mais ils ont du mal à avoir autant de followers que Parker à l’époque.

Pourquoi pensez-vous qu’ils ne réussissent pas à les trouver ?

D’abord, le marché est beaucoup plus compliqué qu’il ne l’était du temps de Bob Parker. Il y a 30 ans, lorsqu’il il venait faire les dégustations que je lui organisais, il goûtait globalement 220 à 230 échantillons puis c’était terminé. Aujourd’hui, je pense qu’il n’aurait pas fini s’il en goûtait 800. Cela complique déjà la chose.

La chance de Parker a été de goûter nettement moins de vins. À l’époque, il goûtait la France, l’Italie, l’Espagne, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud et l’Australie. Aujourd’hui, personne ne peut faire ça : rien que pour la France, il y a un spécialiste de Bordeaux, un spécialiste de la Bourgogne et un spécialiste du Languedoc.

Ils doivent donc être plus experts ?

Non car le meilleur moyen d’être expert est d’être œcuménique, c’est-à-dire de tout goûter. Plus vous réduisez votre champ de vision, moins vous devenez expert.

Pour devenir un critique expert, il faut donc déguster de tout, beaucoup, et souvent ?

Exactement, devenir un bon dégustateur prend du temps. On peut être un grand dégustateur mais c’est aussi une question d’aptitudes personnelles. Je compare toujours ça en sport : on peut tous courir mais certains courent plus vite que les autres.

Pensez-vous qu’il y aura un nouveau Parker ?

C’est fini pour les raison que j’ai mentionnées. Il ne peut plus y avoir cette ouverture, cette diversité et plus personne ne pourra avoir la même influence.

Selon vous, l’influence qu’il avait était-elle une bonne chose ?

C’est une bonne question ! Non, car l’hégémonie intellectuelle est une forme de dictature. Cependant, contrairement aux dictatures où l’on peut contraindre les gens, personne n’était obligé de consulter Parker mais tout le monde le faisait !

Comment voyez-vous les médias sociaux à l’heure actuelle et à l’avenir ?

J’ai deux comportements. Tout d’abord, j’étais absolument persuadé que les réseaux sociaux étaient une opportunité en matière de connaissance de vin. Aujourd’hui, on peut avoir toutes les informations immédiatement. Le problème est que pour le moment, ce n’est pas de la dégustation mais plutôt du pugilat. Je trouve les réseaux beaucoup trop agressifs.

Envers qui ?

En définitive, envers tout le monde ! Parfois contre les vins, les œnologues, les journalistes, entre eux… Si une personne affirme avoir goûté la veille une bouteille extraordinaire de Malartic Lagravière blanc 2005, une vague de personnes s’abattra immédiatement contre lui. Il n’y a aucun consensus. On constate une sorte d’agressivité, de dureté dans les propos ; il n’y a pas d’échange consensuel qui pourrait faire avancer le débat.

Je pensais – et pense encore – que cela peut s’améliorer et être positif. Aujourd’hui, c’est en effet le seul moyen de couvrir la production intégrale de la planète. Contre 2000 bons vins à goûter il y a 30 ans, il y en a aujourd’hui 20000 ou 25000. Qui peut faire ça ? Personne. Si une personne goûtait une bouteille Pontet-Canet à Tokyo, New York, San Francisco, Londres ou Paris et le partageait sur le réseau, on pourrait savoir que tant de personnes ont récemment goûté ce vin et l’ont trouvé bon. Cela pourrait aider le consommateur.

Et peut-être apporter un certain consensus parmi un groupe de personnes ?

J’y pense et me dis en effet que cela pourrait être positif, même si cela paraît compliqué aujourd’hui. Chacun veut avoir sa notoriété et les gens sont plus préoccupés par leur égo que la qualité intrinsèque des vins.

Les dégustations à la barrique que font les professionnels et les critiques au mois de mars et avril sont-elles une bonne chose pour vous ?

Non, car comme on l’a dit c’est très compliqué. L’approche de la dégustation de vins jeunes est extrêmement pointue et professionnelle.

Alors quel moment le feriez-vous ?

Lorsqu’ils sont en bouteille.

Dès la mise en bouteille, 6 mois après la mise en bouteille ?

C’est cela, 15 mois après.

Il n’y aurait donc pas de système primeur si on faisait ça.

Pas forcément.

Vous souhaiteriez un système primeur sans dégustation ?

Si vous prenez les notes en primeurs de tous les vins au cours de ces 20 dernières années, vous verrez que certains ont reçu mauvaises notes comme le Larcis, qui est un très bon exemple. En reprenant toutes ces notes, vous constaterez d’abord des différences monumentales. Ensuite, mettez en face le prix de vente et le volume des ventes (une information que les propriétés peuvent donner 10 ans plus tard). Vous vous apercevrez que pour les crus se vendant en primeur, la note ne joue absolument pas. Le vin sort dans sa fourchette de prix habituelle, il se vendra comme d’habitude si le millésime est bon et ne se vendra pas s’il est mauvais, même s’il a eu une bonne note.

Le score individuel d’un vin ne change donc pas le prix de sortie en primeur même avec 98 ou 100 de Parker ?

Non. Ça peut booster un petit, qui n’est souvent pas dans le marché primeur.

Que pensez-vous des dégustations à l’aveugle ?

Je ne suis pas très partisan des dégustations à l’aveugle. J’en fais beaucoup car c’est amusant mais je n’aime pas beaucoup cela dans le travail car c’est une autre approche de la dégustation. Cela fait marcher tellement de choses à la fois que l’on en perd un peu l’esprit même de la dégustation. Pour une dégustation, il est déjà nécessaire d’être assez concentré sans avoir à identifier le vin.

Est-ce que vous pensez que les critiques ont parfois sous-noté vos vins ?

J’ai pris l’habitude de ne pas trop penser dans ce domaine, ni de les juger. Parker n’a jamais très bien noté mes propres vins.

J’imagine que vous connaissez le phénomène de « Bordeaux bashing » ces derniers temps ?

Oui, il y en a eu et il y en a toujours.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. À Bordeaux, nous devons avoir une forme d’arrogance qui ne plaît pas à tout le monde.

Il y a 5 ans, tout le monde adorait Bordeaux !

C’est vrai. Je crois que l’arrogance de Bordeaux s’observe certainement dans les prix en 2009 et 2010. Curieusement, il ne s’agit que des prix des premiers car les autres derrière n’ont pas tant augmenté.

Le monde du commerce et de la consommation a probablement mal digéré cette augmentation des prix sur 2009 et 2010. Ensuite, on est tombés sur des millésimes plus compliqués en 2011, 2012 et 2013.

C’est donc surtout en raison des prix de sortie de 2009 et 2010 ?

Effectivement. En plus de ça, la place de Bordeaux est tombée amoureuse du marché chinois au lieu de vendre à ses marchés traditionnels. Là aussi, le vin n’est pas que de la poésie ! Il faut vendre.

Pour vous, les gens qui font du « Bordeaux bashing » ont tort ?

Je ne pense pas qu’il y ait spécialement de raison d’en faire mais on peut dire la vérité : Bordeaux a eu un moment d’égarement sur les prix en 2009 et 2010 et sur son orientation du marché, plutôt chinois que tourné vers le reste du monde avec des marchés traditionnels comme l’Angleterre ou l’Amérique. Certains prix connaissent des envolées incroyables car la Chine se met à acheter. Il est vrai que ce n’est pas le meilleur moyen de consolider un marché et que c’est la meilleure façon de se faire critiquer : c’est ce qui s’est passé.

Que pensez-vous de l’achat de vins – surtout des grands vins de Bordeaux – à des fins de spéculation ?

Je pense que tant que le vin est un produit spéculatif, c’est rassurant pour la filière. On va bien sûr dire que l’on ne peut plus boire de premiers, de grands seconds, ni de vins célèbres. Je dirais que la spéculation est rassurante. J’explique toujours aux gens qu’il y a énormément de bons vins derrière. On n’est pas obligé de boire Margaux, Latour ou Mouton tous les jours pour boire du vin. Il y a de très bons vins si on sait les boire en temps et en heure et certains vins beaucoup moins chers peuvent être très bons et agréables.
Le côté spéculatif me plaît. Tant qu’il y aura des ventes aux enchères qui feront rêver le monde entier, cela restera un produit de luxe. Si Louis Vuitton et Cartier ont du succès, c’est parce qu’ils proposent des choses que l’on ne peut pas acheter tous les jours et que tout le monde ne peut pas se payer, mais qui font rêver.

Vous pensez que c’est bon investissement ?

Je pense qu’acheter des grands vins est un très bon investissement, même aujourd’hui.

Lesquels ?

Surtout Bordeaux, ou encore Bourgogne… et surtout français. Les Etats-Unis ont une belle notoriété, mais surtout aux Etats-Unis. Ils commencent à Hong Kong mais cela ne marche pas encore beaucoup en Angleterre. Les vieilles bouteilles de bons millésimes français restent des valeurs sûres.

Si vous le pouviez, que changeriez-vous sur la place de Bordeaux ?

Surtout rien ! Vous savez, c’est comme tous les grands systèmes : on peut tout critiquer, mais essayez de trouver meilleur. Qui possède la même puissance de vente qu’à Bordeaux ? Personne, même si Londres l’a un peu grâce à certains brokers. Il est tout de même extraordinaire d’avoir un réseau international de distributeurs d’une telle puissance. Bien sûr, on pourrait reprocher à Bordeaux de faire des marges ou mal distribuer, mais d’un autre côté il s’agit du seul marché au monde qui sait tout faire. Personnellement, je ne changerais rien.

Quelle région ou quel pays présente selon vous le plus grand potentiel d’avenir ?

Je crois beaucoup au bassin de la mer Noire avec des pays comme la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine ou la Géorgie en raison du climat et du terroir. Ce n’est pas le cas partout, il faut les chercher mais il y en a. Je pense que cette région a un très bon potentiel.

Comment votre famille vous décrirait ?

(réponse de sa femme) Grande exigence envers lui-même et les autres, perfectionniste. C’est un obsessionnel. Il ne supporte pas l’entre-deux, la médiocrité, la facilité : il faut aller toujours plus haut.

Dans le monde du vin, qui admirez-vous le plus ?

Énormément de personnes ! Sur le bordelais, j’ai eu un grand professeur, Émile Peynaud – difficile de faire mieux. J’étais aussi très admirateur de Pascal Ribéreau-Gayon. Dans le négoce, Jean-Paul Jauffret a été en quelque sorte un de mes mentors. J’ai également aimé beaucoup de grands viticulteurs à un moment de ma vie.

Et aujourd’hui ?

Quand vous avez 70 ans, ce sont les autres qui vous regardent ! C’est donc un peu différent, mais il y a aujourd’hui de grands viticulteurs que j’admire: mon confrère Stéphane Derenoncourt qui a eu un parcours absolument remarquable, ou encore de grandes familles comme les Perse, Alain Vauthier dans un registre très différent. Dans le Médoc, je peux citer des personnes comme Alfred Tesseron ou les cuveliers à Poyferré.  Aux Etats-Unis, il y a Bill Harlan : voilà quelqu’un qui a tout compris avant tout le monde dans le vin. C’est un génie du marketing et du positionnement. J’ai aimé beaucoup de gens dans ma vie. Il existe des personnages hors du commun comme Marcel Guigal. C’est difficile de faire une liste ! De nombreuses personnes ont connu de belles réussites et avaient vraiment l’intelligence du produit.

Quelle est votre plus grande réussite professionnelle ?

D’arriver aujourd’hui à mes 44e vendanges je pense que peu de personnes ont fait plus de 40 vendanges. Cela doit être mes 75e vendanges si on prend en compte les hémisphères nord et sud. Je pense que peu de gens ont eu cette opportunité et cette chance, et c’est une satisfaction tout à fait personnelle. Quand j’étais jeune, j’avais très envie de voyager. Je crois que j’ai assez bien réussi !